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Tendances et enjeux dans la société civile mondiale - une entrevue avec CIVICUS

Vendredi, 28 Juillet, 2017
Politiques publiques

L’affirmation est très clichée, mais notre monde continue à rétrécir. Les événements, tendances et idées émergeant dans d’autres coins de la planète peuvent se répercuter sur nos vies ici. C’est aussi vrai pour les organismes de bienfaisance et sans but lucratif que pour d’autres acteurs la société. Qu’il s’agisse d’une proposition pour mettre fin aux activités partisanes des organismes caritatifs aux États-Unis, d’un possible resserrement des règles régissant les activités de lobbying des organismes caritatifs au Royaume-Uni, des restrictions imposées aux organismes caritatifs russes qui reçoivent du financement de l’étranger ou des défis quotidiens auxquels se heurtent les organismes en Turquie ou au Venezuela, toutes ces situations à l’extérieur de nos frontières politiques peuvent nous servir de leçon, pour le meilleur et pour le pire.

CIVICUS est une organisation non gouvernementale (ONG) internationale qui se veut un forum pour les organismes des quatre coins du monde qui souhaitent échanger sur leurs expériences et apprendre les uns des autres, et à qui elle offre une expertise précieuse. Je me suis entretenue avec son secrétaire général, Danny Sriskandarajah, pour discuter des grandes tendances qui guettent l’espace occupé par la société civile à l’échelle mondiale.

BJ : En ce qui concerne l’espace public, existe-t-il des tendances à l’échelle mondiale qui vous préoccupent?

DS : Ce qui m’inquiète le plus c’est que le nombre de pays, où la situation des libertés civiles est préoccupante en raison des menaces et des types de menaces proférées, semble avoir explosé depuis que je me suis joint à CIVICUS il y a quatre ans. Mes collègues parlent d’une situation d’urgence mondiale qui affecte l’espace public. Nous n’avons qu’à penser à la liberté de réunion que nous avons vue bafouée à maintes reprises, y compris dans des démocraties matures, lors d’attaques brutales contre des manifestants pacifiques. La liberté d’association a également été enfreinte par plus d’un gouvernement qui se servent de mesures règlementaires conjoncturelles pour compromettre la capacité des citoyens de se réunir et de créer des associations. Alors, peu importe où l’on tourne le regard, la situation des libertés civiles nous préoccupe, et ce dans un nombre croissant de pays qui ne sont ni des dictatures ni des régimes autoritaires, mais des démocraties très matures.

(Pour plus d’information, consultez le plus récent rapport de CIVICUS, Rapport sur l’état de la société civile, ainsi que le rapport People Power under Attack [anglais] publié en 2017).

Est-ce que la technologie aide les organismes à relever ces défis?

Chose certaine, il n’a jamais été aussi facile de s’organiser. En un seul clic et sans dépenser un sou, ou presque, nous sommes en mesure de faire appel au public par l’intermédiaire des médias sociaux et d’autres plateformes. Multiplier le nombre de nos membres ou faire connaître notre profil est devenu un jeu d’enfant grâce à des possibilités technologiques inimaginables il y a quelques années à peine. Or, tout ce potentiel vient avec un coût, car la technologie permet à tout un chacun d’organiser et de mobiliser les gens auteur d’eux, alors, la question se pose : qu’en reste-t-il du rôle des ONG? Il est aussi devenu plus facile pour quiconque de s’engager pour une cause un jour et de changer d’avis le lendemain, plutôt que de devenir membre d’un organisme auquel il restera associé pendant des années.

La technologie amène également son lot de surveillance et d’ingérence accrues, et, par le fait même, elle rend l’espace public, où la plupart de ces interactions ont lieu, très chaotique et difficile à surveiller.

D’après ce que vous voyez, comment la relation entre la société civile dite « formelle » et la société civile dite « informelle » se porte-t-elle?

Je crains que la symbiose entre les deux groupes ne soit pas aussi forte qu’elle ne pourrait l’être, car une démocratie a besoin des deux. Les citoyens doivent être en mesure de s’organiser spontanément, mais nous avons également besoin d’institutions avec une certaine longévité, qui continuent à défendre nos intérêts et à tenir les gouvernements responsables de leurs décisions. Malheureusement, la relation entre les deux groupes est souvent marquée par un manque de confiance et de respect. Du côté des ONG, on entend « ah, les gens des mouvements sociaux, c’est un va-et-vient constant, mais nous sommes là pour rester et nous battre jusqu’au bout. » Puis, de l’autre côté, les gens dans les mouvements sociaux accusent les ONG de faire partie du problème, d’être devenues des quasi-entreprises, d’être trop occupées à se battre pour des subventions gouvernementales et d’avoir oublié pourquoi elles existent réellement.

Nous devons mettre à profit le potentiel des nouveaux outils et technologies pour mobiliser le public, mais nous devons également maintenir les anciennes formes d’organisation communautaire. Il est important de bâtir des relations solides avec les gens et de travailler avec eux à long terme au lieu de faire des apparitions éphémères. À l’avenir, les meilleurs représentants de la société civile sauront combiner le meilleur des deux mondes.

Il y a quelques années, mes collègues de CIVICUS ont préparé un rapport extraordinaire, intitulé Reduction des écartes, citoyens, organisations et dissociation, dans lequel il traite de cette question à savoir comment créer des liens constructifs et positifs.

Est-ce qu’il y a un peu de vérité dans les affirmations des gens des mouvements sociaux? Est-ce que le modèle à la base des organismes caritatifs est désuet?

Depuis l’adoption de la loi sur les œuvres caritatives par la Grande-Bretagne en 1601, les organismes de bienfaisance enregistrés jouissent d’un statut spécial dans le monde anglo-saxon, on les tient en très grande estime. Le modèle britannique, qui s’est avéré un grand succès, a été reproduit partout dans le monde, surtout dans les anciennes colonies de l’Empire. Cependant, il est devenu évident que les organismes caritatifs ne détiennent pas le monopole du changement social, et, en fait, qu’ils ne l’ont jamais eu. Ils ne sont qu’un acteur parmi tant d’autres qui travaillent pour le bien commun. J’observe beaucoup de mouvements et d’ajustements, et certains avancent que les jours des organismes caritatifs enregistrés sont comptés. Je crois qu’en tant qu’acteurs de la société civile, nous devons préserver la particularité des organismes caritatifs, mais sans adopter une attitude trop défensive. Comme tous les secteurs de la vie, le secteur caritatif doit changer et s’adapter au fil du temps.

Comment les organismes composent-ils avec les nouveaux défis sur le plan des ressources?

Actuellement, je vois plusieurs défis, dont l’un entourant les contrats. Dans l’hémisphère nord, une bonne partie de la croissance de l’espace public dans le passé récent est due au fait que les gouvernements ont délégué aux organismes de la société civile la prestation de services autrefois reconnus comme services publics. D’un côté, c’est une bonne chose, parce que cela nous a permis de croître, mais de l’autre côté, cette évolution a mis en péril notre indépendance, car nous dépendons des contrats gouvernementaux et sommes à la merci des conditions qu’ils imposent.

En fait, c’est l’omniprésence et la quasi-hégémonie des cadres logiques qui posent problème. Les organismes sont nombreux à devoir se plier aux règles de bailleur de fonds ou d’organiser leurs opérations sous forme de programmes pour avoir accès à du financement. Alors, nous devons nous défaire de ces chaînes, nous devons affirmer que notre objectif est le changement à long terme, plutôt que les changements graduels, et que ces changements n’entrent pas dans un échéancier type ou dans un cadre de projet. Nous devons faire comprendre aux bailleurs de fonds que leurs attentes envers la société civile sont en partie irréalistes.

Un autre problème que j’observe est la concentration des ressources qui sont dirigées vers un nombre de plus en plus restreint d’organisations de plus en plus grandes. Ces acteurs se voient octroyer le gros du financement tandis que les petits organismes et autres formes d’organisation peinent à accéder à des ressources. Nous sommes à une époque où les grands absorbent la part du lion.

Alors, si la diversité de la société civile nous tient à cœur, nous devons trouver de meilleures façons pour distribuer l’argent censé créer la prochaine génération d’organismes intermédiaires de financement. Nous avons besoin d’organismes en mesure de recevoir ces chèques de plus en plus importants et assez agiles et outillés pour ensuite distribuer les fonds aux petits organismes, aux organismes de l’hémisphère sud et aux autres, plutôt que d’accumuler ces ressources pour créer des ONG toujours plus grandes.

Vu les changements observés dans le secteur caritatif, pensez-vous qu’il est toujours de mise pour les organismes intermédiaires de mettre l’accent sur les enjeux pansectoriels?

Les organisations de la société civile ont fait un travail remarquable en matière de spécialisation et de progrès pour des causes particulières, elles ont démontré la capacité de la société civile à prendre en charge certains problèmes et à contribuer à leur résolution. Toutefois, ces efforts axés sur des causes très spécifiques ne nous font pas nécessairement avancer sur le plan des changements systémiques. Dans plusieurs régions du monde, les acteurs de la société civile semblent travailler en silos et déconnectés les uns des autres. Je crois qu’ils doivent apprendre à mieux travailler ensemble, et c’est devenu d’autant plus évident à une époque où les citoyens se mobilisent souvent de façon spontanée pour des causes qui font les manchettes du jour.

Je pense que les structures offertes à la société civile, qu’elles aient une portée nationale comme Imagine Canada ou qu’elles soient dédiées à une cause en particulier, jouent un rôle crucial, car elles facilitent ce travail, soit de manière très pratique en organisant p. ex. des discussions, soit en rassemblant des personnes dans des mouvements ou initiatives dont la portée dépasse la cause unique. À une époque où la société civile reçoit des menaces de toute sorte dans de nombreux pays, il devient de plus en plus important de nous munir d’une infrastructure solide, c’est-à-dire de l’échafaudage capable de supporter la société civile.

Existe-t-il un enjeu qui devrait rallier l’ensemble de la société civile mondiale?

Oui, je pense à deux sujets en particulier, soit l’espace public et les objectifs de développement durable (ODD). En ce qui concerne l’espace public, comme j’ai dit précédemment, nous n’avons d’autres choix que de nous unir et de travailler ensemble pour faire face aux menaces. On ne peut plus se permettre qu’une organisation travaillant dans un domaine ne soit pas au courant des menaces dont est victime une organisation active dans un autre domaine. Demain, c’est cette organisation qui pourrait être ciblée par les mêmes menaces. Nous avons la responsabilité de travailler en étroite collaboration avec les autres acteurs de la société civile pour nous appuyer mutuellement. Si nous voulons nous tenir debout dans cette situation pour défendre l’espace public, nous devons le faire ensemble.

Sur une note plus positive, en ce qui concerne les ODD, la société civile doit jouer un rôle de premier plan pour éviter que les vieilles habitudes persistent. Nous allons travailler ensemble et proposer des solutions créatives afin de saisir la chance de bâtir un monde durable.

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